INTERNATIONAL(du 17/10 au 14/11)(fin de la première partie)

par ERIC JL BRETON

Publié le lundi 4 novembre 2002

Lundi 4 novembre 2002

• LEMONDE.FR | 02.11.02 | 09h40


Les barons de la drogue colombiens vont sortir de leur prison "pour "bonne conduite"

Le cartel de Cali a provoqué une onde de choc depuis sa prison en Colombie, avec coup sur coup la mise en cause par le pouvoir de l'indépendance de la justice après la libération annoncée de ses deux caïds vendredi "pour bonne conduite", et le limogeage du directeur de leur prison.

Considérés par Washington comme deux des plus puissants trafiquants de cocaïne au monde, les frères Gilberto et Miguel Rodriguez Orejuela, barons du cartel de Cali, vont être élargis après avoir purgé 7 ans de prison sur les 15 ans de leur peine. Ils avaient été arrêtés tous les deux en 1995 à Cali, à 500 km au sud-ouest de Bogota.

Prise vendredi matin par un juge de l'application des peines de Tunja, cette décision, qui a "surpris" le président Alvaro Uribe, a été qualifiée "d'extrêmement grave" par son homme de confiance, le ministre de l'intérieur, Fernando Londono.

L'attitude de Pedro Aranguren, directeur de la prison de Combita où les frères Rodriguez Orejuela n'ont purgé que 7 de leurs 15 ans de peine, a été qualifiée "d'inconséquente" par un porte-parole de la présidence, pour justifier sa destitution après qu'il eut émis un avis favorable à leur élargissement.

Le ministre de l'intérieur a accusé "ces messieurs (les frères Roriguez) d'avoir obtenu, grâce à leur gigantesque pouvoir économique, un résultat judiciaire qui ne correspond pas aux preuves du procès". Fernando Londono a révélé que le procureur général, Edgardo Maya, le chef du ministère public, Luis Camilo Osorio, et lui-même "examinent activement et en détail les attendus" du juge de l'application des peines, car "nous sommes convaincus qu'une irrégularité s'est glissée" dans cette décision.

La Colombie, premier producteur mondial de cocaïne avec 580 tonnes par an, bénéficie d'une aide considérable de Washington, de deux milliards de dollars depuis 2000, pour éradiquer ce fléau par fumigations d'herbicides sur les 130 000 hectares de plantations de coca.

La violente réaction du pouvoir contre ces deux libérations anticipées vise à l'évidence à rassurer les Etats-Unis sur sa volonté de combattre le trafic de drogue, malgré une justice jugée "incapable", selon le ministre de l'intérieur, "de traiter le thème du narcotrafic". 52 000 hectares de cette drogue ont été officiellement détruits par les fumigations aériennes de glifosate depuis l'investiture d'Alvaro Uribe le 7 août dans le département du Putumayo, principale centre de la coca colombienne.

Lors de leur séjour à la prison de Palmira, près de Cali, avant leur transfert dans celle de Combita en septembre 2001, Norberto Gonzalez, directeur de la maison d'arrêt, avait révélé que Miguel Rodriguez Orejuela, 57 ans, avocat de formation, se consacrait "à l'enseignement" du droit, alors que Gilberto l'aîné, 63 ans, "avait choisi l'artisanat".

Les deux frères "vivaient comme des rois dans leur prison de Palmira, et pouvaient en sortir comme bon leur semble", a affirmé Fernando Londono, avant d'assurer que depuis l'investiture du président Uribe le 7 août, les barons de la cocaïne étaient devenus "des prisonniers comme les autres à Combita".

Les Etats-Unis avaient accusé à l'époque les deux frères d'être responsables de l'envoi de 80 % de la cocaïne produite dans le pays andin. Leur détention avait mis fin aux activités du cartel de Cali, le plus puissant réseau de trafic de drogue à l'époque avec celui de Medellin.

Le chef du cartel de Medellin, Pablo Escobar, a été tué par la police le 2 décembre 1993 sur le toit de son domicile, dans sa ville, alors qu'il tentait de s'échapper après avoir été repéré par les écoutes téléphoniques policières.


Lundi 4 novembre 2002

• LE MONDE | 30.10.02 | 15h25               


Corée du Nord : huit ans perdus, par Jimmy Carter

En juin 1994, les Nord-Coréens expulsaient les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et menaçaient de traiter le combustible usé – grâce à un réacteur nucléaire graphite-gaz de Yongbyon – pour extraire le plutonium. Il était clair que la guerre risquait d'éclater sur la péninsule coréenne. Les Etats-Unis pressaient le Conseil de sécurité des Nations unies de prendre des sanctions sévères contre la Corée du Nord. Il existait un consensus, partagé par les experts militaires américains : les forces combinées de la Corée du Sud et des Etats-Unis étaient capables d'écraser la Corée du Nord. Mais le commandement militaire américain en Corée du Sud estimait que le total des pertes serait supérieur à celui de la guerre de Corée.

La politique des Etats-Unis était de refuser toute tractation directe avec les dirigeants de Corée du Nord. Répondant à une invitation précise du président nord-coréen Kim Il-sung, et avec l'approbation du président Bill Clinton, je me suis rendu à Pyongyang afin d'essayer de parvenir à un accord aux termes duquel la Corée du Nord mettrait fin à son programme nucléaire de Yongbyon et autoriserait le retour des inspecteurs de l'AIEA sur le site, afin de s'assurer qu'on n'y retraitait pas les combustibles usés.

En échange, les Etats-Unis et leurs alliés garantissaient aux Nord-Coréens qu'ils ne feraient pas l'objet de menace nucléaire, qu'ils recevraient des provisions de pétrole pour compenser la perte d'énergie consécutive à l'arrêt du programme nucléaire de Yongbyon, et qu'ils se verraient fournir deux centrales nucléaires modernes, tandis que les réserves de combustible seraient sous le contrôle d'inspecteurs internationaux.

Depuis, le combustible usé de Yongbyon est resté sous surveillance, mais les deux centrales nucléaires de remplacement n'ont pas été construites, et les Etats-Unis ont adopté ce que les Nord-Coréens considèrent comme une attitude belliqueuse à leur endroit.

Plus sérieusement, Pyongyang a annoncé l'acquisition d'une source de ravitaillement en uranium enrichi et le développement d' une capacité à produire des armes nucléaires. Si c'est la vérité, il s'agit bel et bien d'une violation flagrante des accords antérieurs, et d'une menace sur la paix dans la région.

S'agit-il d'un coup de bluff des Nord-Coréens ? Ont-ils effectivement un programme nucléaire ? Ont-ils déjà fabriqué des bombes nucléaires ? Ce n'est pas clair. Mais il est clair, en revanche, que la communauté internationale ne peut pas laisser la Corée du Nord développer une production d'armes nucléaires.

La Corée du Sud et le Japon réclament la continuation de négociations. La position de la Chine n'a pas encore été clarifiée. Les Etats-Unis, en fait, sont face à un choix fort semblable à celui de 1994 : soit s'engager vers une confrontation militaire, soit accepter la proposition nord-coréenne de résoudre le problème nucléaire en faisant baisser la tension qui existe entre les deux pays. Kim Il-sung m'avait promis qu'il engagerait des discussions diplomatiques globales avec le président de la Corée du Sud, Kim Young-sam, et des arrangements furent pris pour l'organisation d'une telle rencontre au sommet. Le dirigeant nord-coréen est mort peu de temps après. Son fils, Kim Jong-il, ainsi que le président de la Corée du Sud, Kim Dae-jung, ont eu ensuite des pourparlers. Les choses ont avancé sensiblement au cours des derniers mois entre les Coréens du Nord et tant le Japon que la Corée du Sud, mais les efforts parallèles entrepris par Bill Clinton se sont achevés avec son administration.

Ce dont a besoin la péninsule coréenne, c'est de la fin de plus d'un demi-siècle d'"armistice", et de la conclusion d'un accord de paix globale et permanente. Le succès d'une diplomatie résolue est encore possible – avec une participation constructive des Etats-Unis.

Le cadre d'un tel accord existe toujours et comprend certains éléments à confirmer par des actions mutuelles, combinées avec des inspections internationales sans entraves.

D'abord, la Corée du Nord doit renoncer à tout programme d'armement nucléaire, et les deux Corées engager des pourparlers de bonne foi. Les Etats-Unis pourront alors envisager la normalisation de leurs relations avec la Corée du Nord.

Il faut honorer les prémisses de l'accord-cadre de 1994, avec une coopération de la Corée du Nord, du Japon, de la Corée du Sud, des Etats-Unis et de la Chine.

Enfin, les tensions internationales devraient être réduites grâce à une démilitarisation progressive de la frontière entre les deux Corées. Demeure encore, évidemment, l'option de la guerre. Qui serait dévastatrice et probablement superflue.

Jimmy Carter, ancien président des Etats-Unis, Prix Nobel de la paix 2002, préside le Carter Center à Atlanta (Géorgie).Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Cartano ©2002 The New York Times

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 31.10.02