Le respect est une notion simple. Nous en connaissons le sens instinctivement. Respect des autres - leurs opinions, leurs valeurs, leur mode de vie ; respect de ses voisins ; respect de l'intérêt collectif, ce qui signifie se soucier d'autrui. Respect de la propriété, qui implique que le vandalisme gratuit, le vol, les graffitis ne soient pas tolérés. Et puis respect de soi qui suppose que l'on ne fait pas que prendre, mais que l'on donne aussi.
Le respect est au cœur de ce qui permet de croire en une société. C'est ce qui fait de nous une communauté, et pas seulement un groupe d'individus isolés. C'est ce qui donne une réalité à un nouveau contrat entre le citoyen et l'Etat, un contrat où il est dit qu'avec les droits viennent les devoirs, que les chances offertes sont assorties d'obligations.
Nous rangeons dans le passé révolu l'individualisme égoïste et étroit des années 1980, mais aussi le "tout-Etat" de 1945 qui pensait à tort pouvoir résoudre tous les problèmes sociaux. Nous sommes en train de construire un Etat favorisant l'initiative et fondé sur la libération du potentiel individuel.
Entre les années 1940 et 1970, le gouvernement a cherché à traiter les problèmes sociaux et économiques à travers la planification et l'intervention de l'Etat. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les sociaux-démocrates, qui avaient une vision libérale de la "société permissive", ont rompu tout lien entre équité et responsabilité personnelle. Ils pensaient qu'il était du devoir inconditionnel de l'Etat de subvenir aux besoins et d'assurer la sécurité de tous. Dans cette logique, les individus ne devaient rien en retour.
Au début des années 1970, ce langage qui ne parlait que de droits entamait la notion de civisme et minait la lutte contre la délinquance et le déclin social.
Entre les années 1970 et 1990, les gouvernements ont tenté d'empêcher le déclin de la société civile en renforçant l'individualisme. Mais si, à partir des années 1980, l'individualisme de la nouvelle droite restaura en partie la responsabilité personnelle, elle se contenta trop souvent d'abandonner à leur sort individus et collectivités. L'obligation pour la société de faire progresser l'individu n'existait plus.
Cette politique eut des conséquences dévastatrices dont les effets perdurent aujourd'hui. Au milieu des années 1990, la délinquance était en hausse, l'effondrement de la famille et les dégâts de la drogue s'accéléraient, les inégalités sociales s'étaient aggravées. De nombreux quartiers devinrent la proie du vandalisme, de la violence criminelle, de l'incivilité. La reconnaissance élémentaire du caractère mutuel et réciproque des devoirs et du respect, qui fonde la société civile, semblait perdue. On avait la sensation que le tissu moral dont était faite la collectivité était en train de se défaire.
Séparer équité et responsabilité fut une erreur politique et philosophique. La délinquance et la faillite de la société affectent tout le monde, mais ce sont les plus pauvres et les plus déshérités qui voient leur qualité de vie se dégrader le plus. Les habitants des logements les plus pauvres n'en sont pas moins exposés à un risque de cambriolage trois fois plus élevé que la moyenne nationale, fardeau insupportable, tandis que tout le monde, dans notre société, souffre des conséquences de la désintégration sociale environnante.
Par une sinistre ironie, à l'apogée du thatchérisme, alors que l'idée centrale de la droite néolibérale était de placer le libre choix au-dessus de toutes les autres valeurs, la gauche à l'ancienne devint l'image inversée de cette droite. Elle mit l'accent sur les droits sociaux en excluant les responsabilités individuelles, exactement comme le thatchérisme mettait l'accent sur les droits économiques de l'individu à l'exclusion de toute responsabilité sociale.
Les droits et les devoirs de chacun ont toujours été au centre de ma politique. Ce fut l'incapacité de l'un et l'autre parti dominant à offrir une réponse cohérente à la délinquance et à l'incivilité qui me donna cette détermination absolue à transformer radicalement la position travailliste lorsque je devins ministre de l'intérieur du cabinet fantôme, en 1992.
Pendant toutes les années 1980, j'avais éprouvé avec une acuité grandissante que la tâche de la gauche modérée n'était pas de remplacer l'individualisme pur et dur par un Etat paternaliste tout-puissant. Je devrais reconstruire une société civile forte, où droits et devoirs iraient de pair.
Délinquance et incivilités sont un sujet sensible pour le Parti travailliste. On peut bien améliorer les écoles et les hôpitaux... Si, en sortant de chez eux, les gens sont confrontés à la violence, au vandalisme, à l'incivilité, ils ne se sentiront jamais en sécurité, ni ne pourront profiter de nouvelles chances à eux offertes.
Dans le monde d'aujourd'hui, les gens veulent une société sans préjugés - le racisme et l'intolérance - mais pas sans règles. La stabilité et l'ordre dans notre espace collectif sont aussi fondamentaux pour notre objectif progressiste de changement que l'accroissement des chances.
Notre nouvelle approche commence par l'accroissement des chances. Nous investissons massivement dans le plus vaste programme de lutte contre la pauvreté depuis un demi-siècle.
Aux nouvelles chances correspond une responsabilisation nouvelle. Street crime initiative (initiative délinquance urbaine), par exemple, constitue l'un des partenariats entre gouvernement et police les plus réussis, de mémoire d'homme. Pourtant, la vérité est que les gens ne se sentent pas plus en sécurité et savent que le système ne fonctionne pas encore comme il devrait.
Il est désormais de plus en plus clair que le problème se décline ainsi :
- une justice pénale datant du XIXe siècle pour tenter de résoudre une délinquance du XXIe ;
- une coopération insuffisante entre la police, le ministère public et les autres instances ;
- une concentration insuffisante des efforts sur le noyau dur des récidivistes qui sont responsables de plus de la moitié des délits ;
- la lourdeur des procédures judiciaires :
- une justice focalisée sur le criminel et qui ne prend pas assez en considération la victime ;
- une police qui n'a pas les mains libres et pas la souplesse nécessaire pour concentrer ses efforts sur la délinquance et les incivilités ;
- une peine qui ne correspond souvent pas à la gravité de la faute.
Aussi allons-nous nous atteler sérieusement à la solution de ces problèmes. Nous travaillons à une réforme radicale du système de justice pénale, nous voulons en finir avec les incivilités, restaurer la cohésion sociale des communautés éclatées.
Au cours de la prochaine année, nous allons accélérer le train de réformes dans des secteurs-clés, nous attaquer aux avantages acquis qui bloquent le changement, mettre en place une répression sévère contre ceux qui enfreignent à répétition la loi.
Dans une réforme radicale de notre justice pénale, nous procéderons à un rééquilibrage sensible du système en faveur des victimes de la délinquance. Les délinquants s'en tirent trop facilement. Les vieilles règles doivent être balayées ; les procédures judiciaires simplifiées ; les condamnations prendre en compte le délinquant autant que le délit, avec traitement médical ou détention pour les utilisateurs de drogue.
Les condamnations antérieures devraient être dûment retenues, ainsi que les dépositions sur la foi d'autrui ; il faut revenir sur la non-remise en cause de la chose jugée. Si surgit une nouvelle preuve accablante qui implique de nouveau l'accusé, ce dernier doit revenir devant le tribunal. C'est le cas depuis longtemps en Allemagne, en Finlande et au Danemark. Les magistrats doivent pouvoir prononcer des condamnations plus sévères, et nous allons réunir les magistrats et les cours d'assises pour accélérer les poursuites.
Il faut introduire des peines plus lourdes pour les coupables d'actes de violence et d'agressions sexuelles, dont la libération ne pourra intervenir que lorsqu'ils ne représenteront plus de risque pour le public. Nous devons nous assurer que la sanction est à la hauteur du délit et prévient toute récidive du délinquant. Un programme s'assurera que tous les condamnés à de courtes peines seront suivis après leur libération. Notre objectif est de mettre en place un système de justice pénale qui identifie tous les délinquants dépendants de la drogue afin de les désintoxiquer et de les sortir de la délinquance.
Nous veillerons à ce que les gens paient pour leurs crimes. A partir du début 2003, toute personne soupçonnée de trafic de drogue ou d'appartenance à un réseau criminel et possédant de l'argent sur un compte en banque, une maison, ou des biens sans disposer de source de revenu visible pourra se voir confisquer ses avoirs à moins de pouvoir justifier de leur origine légale et non criminelle.
Nous sommes en train de réformer le fonctionnement de la police. Trop souvent, les complications administratives l'empêchent de faire son travail qui est d'attraper les délinquants. Nous avons entrepris une révision en profondeur de notre Police and Criminal Evidence Act. Nous voulons introduire la possibilité de mise en liberté sous caution sur place afin de permettre à la police de rester sur place au lieu de revenir chaque fois au poste de police avec le suspect, et nous voulons lui donner le pouvoir de fixer les conditions de cette mise en liberté sous caution avant l'inculpation du prévenu afin d'éviter que ce dernier puisse commettre d'autres délits ou intimider les témoins.
Nous allons étendre le principe et la pratique des contraventions payables sur place pour lutter contre les incivilités. Nous allons aussi mettre en place des mesures à l'encontre des parents d'élèves toujours absents qui refusent de coopérer avec l'école ou le collège. Ils encourront une amende. Trop de parents continuent de fermer les yeux sur l'absentéisme scolaire de leurs enfants, aussi faciliterons-nous l'application de ces sanctions.
Nous avons besoin d'une nouvelle approche, à la fois plus simple et plus sévère des incivilités. C'est la petite délinquance et ses effets de nuisance publique qui engendrent une forte angoisse chez les gens : vandalisme, graffitis, menues agressions et violences mineures.
Locataires et propriétaires incivils peuvent transformer la vie de tous en enfer. Les familles ont droit à un logement. Elles n'ont pas le droit de terroriser les voisins.
Toutefois, une société civile moderne, étayée par des services publics réformés et un système d'aide sociale actif, ne va pas émerger simplement au travers de lois meilleures, d'une répression plus sévère des manquements aux obligations, de sanctions, d'effectifs de police renforcés. Outre la modernisation du système de justice pénale et la lutte contre les incivilités, il nous faut encore revivifier l'esprit collectif et la cohésion sociale. Comme le répétait Martin Luther King pendant la lutte pour les droits civiques dans les années 1960, les lois "retiennent les sans-cœur ; elles ne changent pas les cœurs".
Un rôle plus important du secteur bénévole pour l'encadrement et la prestation de services à l'échelon local est central dans notre vision. Les programmes de régénération urbaine largement soutenus par des financements extérieurs ont eu d'autant plus d'impact réel que les décisions étaient prises par les intéressés, localement.
Les réseaux informels entre personnes et familles sont la meilleure protection des communautés et construisent une société forte.
Ce n'est qu'en reconstruisant des espaces collectifs cohésifs et en réformant notre système de justice pénale que nous réussirons à donner vie à notre vision d'une société forte et équitable. Il faut pour cela abandonner la rhétorique et les choix erronés du passé. Depuis 1945, notre politique a trop souvent échoué à articuler une réponse cohérente à la délinquance et aux incivilités. Restaurer une responsabilité civile n'est pas trahir la justice sociale, c'est une condition essentielle à sa construction. Nous sommes déterminés à réussir dans cette action réformatrice.
Tony Blair est le premier ministre britannique.
Traduit de l'anglais par Françoise Cartano.
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